• La conquête et l'évangélisation de l'Amérique Latine ont été à l'origine de nombreux débats et de controverses.
    En effet, les principales missions des ordres religieux et des conquistadors qui étaient respectivement d'évangéliser les peuples amérindiens et d'obtenir leurs richesses se faisaient généralement de force et par la violence. On ne prenait pas en considération les avis des Indiens puisqu'on ne les prenait généralement pas pour des hommes mais pour des êtres sans âmes, sauvages et immoraux vis-à-vis de la culture occidentale et surtout de l'Église chrétienne.
    Cependant, des hommes tels que Bartolomé de las Casas (1484 - 1566) ont défendu les droits des Indiens, s'opposant donc à la façon dont sont traités les Indiens par la plupart des Espagnols (et outre mesure les Portugais).

    Une grande question se pose donc : les Indiens ont-ils une âme ?

    La controverse de Valladolid qui se fit en deux séances d'un mois chacune, la première se passant en 1550 et la seconde en 1551, opposa essentiellement le dominicain Bartolomé de Las Casas fervent défenseur des Indiens et le théologien Juan Ginés de Sepúlveda (1490 - 1573) qui lui défend les conquistadors espagnols et leur façon de faire.
    Cette controverse avait pour but de répondre à la question sur l'âme des amérindiens mais aussi de traiter et de parler de la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde pour qu'elles se fassent avec justice et en sécurité de conscience sur ordre de Charles Quint (1500 - 1558) qui était roi à cette époque.

    Plusieurs arguments se font face avec d'un côté Las Casas qui est favorable à l'application de la philosophie du saint Thomas d'Aquin selon laquelle :

    • Toutes les sociétés sont d'égale dignité, c'est-à-dire qu'une société païenne n'est pas moins légitime qu'une société chrétienne.
    • On n'a pas le droit de convertir de force, la propagation de la foi doit se faire de manière évangélique par exemple et non par la violence.

    De l'autre, Sepúlveda considère les cas de sacrifices humains, de cannibalisme, d'inceste royal, pratiqués dans les sociétés précolombiennes et justifie la conquête par des arguments de raison et de droit naturel avec des arguments théologiques :

    • Pour leur propre bien, les Indiens doivent être mis sous tutelle par les Espagnols puisque lorsqu'ils se gouvernent eux-mêmes, ils violent les règles de "la morale naturelle" (thèse aristotélicienne).
    • La nécessité d'empêcher, même par la force, le cannibalisme et d'autres conduites antinaturelles (selon la culture occidentale) que les Indiens pratiquent.
    • L'obligation de sauver les futures victimes des sacrifices humains.
    • L'ordre d'évangéliser que le Christ a donné aux apôtres et le Pape aux Rois Catholiques (Pape qui jouit de l'autorité universelle).

    Ce à quoi Las Casas réplique en démontrant :

    • La rationalité des indigènes au travers de leurs civilisations (l'architecture des Aztèques).
    • Qu'il ne trouve pas dans les coutumes des Indiens de plus grande cruauté que celle qui pouvait se trouver dans les civilisations du Vieux Monde (la civilisation romaine avait organisé des combats de gladiateurs) ou dans le passé de l'Espagne.
    • L'évangélisation et le fait de sauver les victimes des sacrifices humains n'est pas tant un devoir des Espagnols qu'un droit des Indiens.

    En résumé Sepúlveda justifie la guerre de conquête par la thèse aristotélicienne de la servitude naturelle. Leur barbarie condamne les Indiens à être dominés par les peuples civilisés. Cet assujettissement doit mettre fin aux violations de la loi naturelle, en particulier l'idolâtrie et les sacrifices humains aux idoles et faciliter la conversion.
    Tandis que Las Casas, pour condamner la guerre au profit d'une forme pacifique de conversion et de conquête,  limite le pouvoir de l'Église au domaine spirituel et rejette la thèse de la barbarie : les Indiens respectent la loi naturelle et sont, conformément au droit naturel, propriétaires de leurs biens et politiquement souverains. Le théologien dominicain justifie même l'idolâtrie et les sacrifices humains dans la mesure où ils sont raisonnables pour la raison privée des lumières de la foi.

    En sortant de ce débat, les deux parties se proclament vainqueurs.

     

    Aucune décision officielle ne trancha finalement cette dispute restée célèbre. La couronne ne put accepter ni la position de Sepúlveda, trop appréciée des colons, ni celle de Las Casas qui invalidait la légitimité de toute la conquête. Cette controverse n'en est pas moins historiquement essentielle. Elle montre que, dès l'origine, l'impérialisme moderne européen a fait l'objet d'une interrogation et d'une critique radicales.

    Cette controverse eut cependant plusieurs répercutions, notamment sur le plan territorial, humain et intellectuel.

    • Après la Controverse de Valladolid, on observe un ralentissement des conquêtes mais qui est surtout dû au fait que les deux grandes aires de civilisation précolombiennes, le Mexique et le Pérou, étant conquises, le reste des territoires était composé de zones forestières et désertiques de peu d'intérêt pour l'Empire.
    • Les Rois prennent conscience de la nécessité de justifier l'expansion espagnole devant les autres États d'Europe.
    • Le souci sincère de Bartolomé de las Casas d'épargner les Indiens les a préservés (par rapport à l'Amérique du Nord anglo-saxonne, notamment) mais paradoxalement, il est à l'origine, non de la naissance mais de la généralisation, de la Traite des Noirs vers l'Amérique. Empêchés d'employer les Indiens comme travailleurs forcés, les Espagnols cherchent des esclaves et nouent des contacts avec des négriers africains, portugais, génois, français… qui leur vendent sur plusieurs siècles des millions d'esclaves.
    • Las Casas publiera en 1552 sa Brevísima relación de la destrucción de las Indias (« Très brève relation de la destruction des Indes ») dans laquelle il décrit les abus des conquistadors. Ce livre est à l'origine de la Légende Noire (perception négative de l'histoire de l'Espagne, associant de façon manichéenne le pays avec l'intolérance, le fanatisme religieux et l'obscurantisme) de la colonisation espagnole et servira d'argument moral à ces puissances pour lutter contre l'Espagne, chercher à prendre sa place en Amérique et détourner l'attention des crimes de leur propre colonisation. Dans les pays protestants, cet ouvrage servira d'argument pour présenter l'Espagne, pays catholique, comme rétrograde et obscurantiste.

     

    L'exemple de Las Casas et de cette controverse nous prouve que tous les évangélisateurs ne voulaient pas évangéliser les Amérindiens par la violence et que des mesures étaient prises pour protéger ces peuples indigènes.

    Les limites : la protection des Indiens (Las Casas et un indien d'Amérique)


  • Les limites : les résistances indiennes

    (Túpac Amaru II)

    Dans les territoires auparavant dominés par les deux grands empires préhispaniques, les révoltes ont été rares mais elles ont couvé jusqu'à la fin de la période coloniale.

    Réfugié dans les Andes, le dernier représentant de la dynastie inca, Tupac Amaru, a été décapité en 1572. Cependant, deux siècles plus tard, son nom servait encore de cri de ralliement aux Indiens rangés derrière la bannière de Condorcanqui (autrement appelé Túpac Amaru II, à la tête d'un mouvement de rébellion indien en 1780), exécuté à son tour après avoir mis en péril la présence espagnole au Pérou.

    Dans les espaces périphériques, la résistance indigène a été beaucoup plus forte. Ainsi, au nord de la Nouvelle-Espagne, forts, missions et villages de colonisation ont subi les assauts répétés de tribus apaches (les anciens Chichimèques) jusqu'à la fin du XVIIIème siècle.

    En Amérique centrale, les Moskitos venus de la côte caraïbe du Nicaragua (et soutenus par leurs alliées anglais) ont régulièrement semé la désolation dans les régions centrales de la province, là où les Espagnols avaient installé des communautés indiennes soumises à la Couronne et converties à la vrai Foi.

    Dans ce contexte de guerre permanente, les provinces méridionales du Chili sont jusqu'à la fin du XIXème siècle l'un des plus importants centres de la résistance indigène, le Río Biobío (fleuve traversant le Sud du Chili) servant de frontière théorique (car souvent franchie dans un sens comme dans l'autre) entre les établissements espagnols et les communautés Mapuches.





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